Note historique sur le Fief de La Marette, Gluiras et ses hameaux.
Les Archives Nationales de Paris détiennent un ensemble précieux de documents concernant un lieu bien connu des habitants de Gluiras: La Marette. Regroupant une multitude d’actes notariés, de lettres de correspondance de traités ou de mémoires divers, ces documents archivistiques ont le mérite non seulement de nous renseigner sur ce fameux « Fief », « Domaine » ou « Seigneurie » de La Marette, mais également de nous éclairer sur une partie de l’histoire de Gluiras et de ses hameaux à l’époque moderne (1).
Qui possédait et dirigeait le fief ? Quelle était sa composition ? Que produisait-on dans le fief et les hameaux gluirassiens ? Autant de questions auxquelles cette note se propose d’apporter des réponses, à la lumière, bien entendu, des sources d’archives.
I. La Marette sous l’Ancien Régime.
Bien que des manuscrits attestent l’existence du fief de La Marette au tout début du XVe siècle, l’époque de la constitution de ce vaste domaine se perd dans le temps. Déterminer précisément et chronologiquement les noms de propriétaires directs du fief de La Marette est une mission quasi impossible due principalement au manque de sources et à la grande complexité des généalogies nobiliaires. Cependant nous pouvons d’hors et déjà affirmer que le fief gluirassien est passé du XVe au XVIIIe siècle, par des jeux d’alliance, entre les mains de trois grandes familles : les « de La Marette » (XVe-XVIe siècles), les « de Barjac » (branche du Vivarais) et les « de Maugiron ». Un acte notarié de juillet 1763, nous apprend qu’en 1417 Noble Gerenton (sic) de La Marette affermait le domaine à Pierre Matons. Dans les années 1560 c’est un prénommé Pierre Pestre qui s’occupait du fief au profit de noble Louis de La Marette. Les « de La Marette » étaient entre autre seigneur de Pierregourde, dont les ruines du château sont encore visibles de nos jours. Aux alentours des années 1560 Claudine de La Marette, dame de Pierregourde, épouse François de Barjac transmettant ainsi les terres gluirassiennes à cette famille (2). L’acte notarié de 1763(3) mentionne d’ailleurs que Pierre Pestre, toujours à la tête du domaine, versait les rentes et cens au bénéfice de François de Barjac seigneur de Pierregourde, avant tout connu pour avoir étè le chef des protestants du Vivarais.
Louise de Barjac, héritière de la branche Barjac-Pierregourde, en épousant en 1679 le comte de Maugiron (4), fait passer le fief de La Marette entre les mains des Maugiron une puissante et ancienne famille du Dauphiné.
Grace aux différents actes retrouvés dans la série T-1123 des Archives Nationales, nous pouvons donner quelques noms de personnes qui ont tenu le domaine. Le 23 juillet 1725 ce dernier est affermé pour une durée de neuf ans à Renée Vilard, habitant de Gluiras, moyennant une redevance en nature et en argent de 1300 livres par an à remettre à Denis-Louis-Thimoléon de Maugiron(5). Le sieur Vilard était tenu de payer annuellement la taille et les autres charges propres à la seigneurie de La Marette, mais aussi « d’entretenir le domaine, maisons et fonds en bon père de famille », et de planter « deux douzaines d’arbres fruitiers, noyers, châtaigniers et autres ».
Le 5 décembre 1735 Archibal-Henri-Guy-Thimoléon Marquis de Maugiron (1722-1767)(6)sous la tutelle de son oncle, arrente le fief à Jean Arnaud marchand de Silhac, pour neuf ans et pour la somme annuelle de 1400 livres, que le sieur Arnaud promet d’apporter au marquis à son château d’Ampuis. Le 4 juillet 1750 le marquis de Maugiron loue le domaine à Pierre Robert pour une rente annuelle de 1000 livres et 6 deniers. Le sieur Robert va rester plus de neuf ans à La Marette, un acte notarié de 1766 nous le confirme. Ce dernier transmettra d’ailleurs à son fils le bail à ferme du domaine. Les Robert comme leurs prédécesseurs n’avaient pas qu’un simple rôle de cultivateur et d’éleveur, ils étaient également chargés de récolter et de tenir à jour la perception des droits seigneuriaux dus par les paysans qui travaillaient les terres du fief. Ce rôle de « percepteur » et finalement de représentant du seigneur ou marquis sur ses terres, les distinguaient du reste du milieu paysan, et leur permettaient probablement de vivre plus « aisément ». Notons que dans un registre daté des années 1780 faisant l’état des productions annuelles du fief, il est fait mention que le « sieur Robert est riche et qu’il a fait très bien ses affaires à La Marette » (7); même si ces propos sont à nuancer ils révèlent cependant une situation relativement enviable.
A la mort du marquis de Maugiron en 1766, tout se complique. Ayant probablement contracté des dettes, le marquis puis ses héritiers auraient vendu une partie de leurs titres de propriété pour rembourser leurs créanciers. Ainsi dans les années 1770 un prénommé Jean-Jacques-Guyenot (1745-1824) avocat au parlement de Paris, acquit plusieurs domaines des Maugiron dont Chateaubourg(8) qui lui donna son titre de noblesse - soit J.-J. Guyenot de Châteaubourg -, ainsi que l’ensemble des terres de Pierregourde comprenant le fief gluirassien (9). Notons néanmoins qu’une part des rentes issues de La Marette était destinée à une héritière du marquis, sa fille Marie-Catherine-Ferdinande de Maugiron.
Il est peu probable que les seigneurs, comtes et marquis qui détenaient les terres de La Marette y ont résidé. La famille « de La Marette » possédait non seulement leur château fort de Pierregourde, mais encore, à partir du XVIe siècle le Château du Bousquet, toujours visible à Saint-Laurent-du-Pape, construit sous Alexandre de La Marette baron de Pierregourde. Les « de Barjac » ont très certainement continué à habiter ces deux châteaux, stratégiquement importants du fait de leur proximité avec la vallée du Rhône et par conséquent des grandes voies de communication. La puissante famille des Maugiron possédait un hôtel particulier à Paris, rue Neuve-des-Bons-Enfants, paroisse Saint-Eustache, et quant elle venait sur leurs terres, elle résidait soit dans leurs châteaux d’Ampuis, de Chateaubourg ou du Bousquet. Une « déclaration » de 1766 précise qu’Archibal-Henri-Guy-Thimoléon Marquis de Maugiron était présent dans son château du Bousquet(10). Quant à Jean-Jacques Guyenot, le dernier propriétaire direct de La Marette sous l’Ancien Régime, il résidait à Paris ou dans ses nombreuses propriétés dont son château de Chateaubourg racheté aux Maugiron.
II. Composition et production de la seigneurie de La Marette.
Le fief de La Marette fut un immense domaine agricole et foncier qui s’étendait bien au delà du périmètre de la commune de Gluiras.
Il se composait tout d’abord d’une ferme principale dans laquelle résidait le fermier gérant le domaine. Située certainement à l’emplacement de l’actuel hameau du même nom, la ferme était constituée de différents corps de bâtiment, de granges et d’un moulin (11). A proximité de ces constructions se trouvaient plus de « 400 arpents en une seule pièce» (environ 138 hectares) de terre sur laquelle étaient récoltés chaque année de neuf cent à mille setiers de froment (environ 500 kg.). La moitié de ce blé était vendu à 10 livres le setier rapportant ainsi plus de 4500 livres au domaine (12). Le fief possédait également des châtaigneraies dont les plus « belles espèces » de châtaigne étaient portées sur les bords du Rhône ainsi qu’à Privas pour être vendues (les châtaignes rapportaient environ 400 livres). Il se ramassait à La Marette suffisamment de châtaigne pour non seulement nourrir le fermier et sa famille, mais aussi pour engraisser 12 cochons (13). Il se récoltait encore quantité de foin dans les près du domaine pour nourrir 50 bœufs et plus de 150 brebis. D’autres cultures étaient pratiquées sur ces terres comme le chanvre (rapportant 300 livres de recette), la pomme de terre que l’on appelait « truffes » (rapportant après la provision du fermier, 150 livres) et enfin l’avoine et l’orge qui servaient principalement à la nourriture des bestiaux (14).
Le fief de La Marette était d’une étendue considérable en raison des ses multiples dépendances qui se situaient non seulement sur la paroisse de Gluiras, mais également sur la paroisse de Saint Genets-La-Champ, Saint-Pierreville, Saint-Sauveur (les terres de Maléon dépendaient de La Marette) et Chalancon. La plupart des hameaux gluirassiens étaient rattachés à la seigneurie de La Marette. En 1630, dans un « récapitulatif des cens dus au Seigneur de Pierregourde pour ses terre de La Marette », établis par un prénommé Lermet, des hameaux toujours existant sont mentionnés comme Roubiols, Champlovier, Tisonèche, « Pallix », Giffon, « Riouffol », Charensol, Marjanoux, Le Cros, Les Ribes, La Coste, Extramaniou (actu. commune de Beauvène) (15). Dans un « registre récapitulant les cens du terrier de La Marette depuis 1711 », établi par sieur Robert pour le Marquis de Maugiron, les lieux-dits de Col, du « Moulin d’Aunaves », du « Téoulat », de « Teoulle », du Chambon, du Coing, de La Bosse, de Chalan, des Nicollaux ( actu. commune de Beauvène), du Vernet, de La Blache, de La Croze, de la « Ruscharleyre , de La Chemina sont annotés, confirmant ainsi l’étendue et les nombreuses dépendances du fief La Marette(16). Nous apprenons encore dans ce registre qu’un noble, « Cezard » de Monteil, habitait le lieu de « Boisvent » et devait au marquis plus de 2 quartes d’avoine (17), et qu’un notaire royal prénommé Abraham Rioufol résidant à La Croze payait en nature quantité de vin, d’avoine et d’œufs, etc. Nous préciserons que sur ce fameux registre certains noms sont précédés de l’abréviation « M. » pour monsieur, (M. Vernet à Roubuol, M. Abraham Combe à Giffon ou M. Dutremoulet à La Croze) et de « sieur » (Sieur Alexandre Tremoulet à Col, sieur Reyné-Saul Dubesset à Roubuol, etc.), deux titres marquant probablement une distinction et l’existence d’une « hiérarchie » dans le milieu de la paysannerie (voir l’annexe).
Comme dans la ferme principale de La Marette, les paysans cultivaient sur les terres de la seigneurie la vigne, le seigle, le froment et l’avoine, ils ramassaient les châtaignes, les noix, et bien entendu, ils élevaient volailles, bovins et brebis. A l’observation des redevances payées par les habitants, nous constatons par exemple qu’à Palix on produisait beaucoup de vin. Le froment, la céréale la plus chère coutant pas moins de 400 livres la « solmée » (300 livres pour le seigle et 200 livres pour l’avoine) était principalement cultivée aux lieux-dits d’Aunave (trois propriétaires en donnaient en redevance), aux Duges, à La Coste, à Gluiras et au Coing. Nous noterons enfin que les œufs étaient fort couteux soit 8 livres les 20.
Cette note historique sur le domaine de La Marette, nous révèle ainsi une infime partie de la riche et complexe histoire de Gluiras. Des personnages historiquement important tels que François de Barjac, le Marquis de Maugiron et Jean-Jacques Guyenot de Chateaubourg ont été maîtres de cette vaste seigneurie gluirassienne. De cette seigneurie ils obtinrent des richesses notables tant en argent qu’en nature, grâce avant tout au monde paysan qui n’a cessé de façonner et de travailler cette terre.
Des recherches approfondies au niveau des archives de la commune de Gluiras, des archives départementale de l’Ardèche, de la Drôme et de l’Isère (papiers concernant les Maugiron), permettraient sans doute de connaître davantage l’histoire du fief et par extension celle de Gluiras.
Emmanuel Sarméo.
(1) A. N. T-1123 : Papiers de Jean-Jacques Guyenot de Châteaubourg.
(2) DE LA ROQUE, Louis de, Armorial de Languedoc, Paris, Felix Seguin, 1860, t. 1, p. 49.
(3) Idem. Les différents noms des familles qui ont étaient maîtres de La Marette, et surtout le nom de François de Barjac sont mentionnés dans un acte intitulé « Reconnaissance de Pierre-Antoine Salomon » datant du 15 octobre 1763. Dans cet acte notarié P.-A. Salomon, écuyer et ancien officier du Régiment de Bourbonnais, habitant Gluiras, reconnaît dépendre de la seigneurie de La Marette, appartenant à cette date à Archibal-Henri-Guy Thimoléon Marquis de Maugiron, seigneur de Pierregourde, du Bousquet, de la Marette et autres lieux.
(4) DE LA ROQUE, Louis de, op. cit., p. 50.
(5) Denis-Louis-Thimoléon de Maugiron, Chevallier comte de Montleau, seigneur d’Ampuis, de Sainte-Colombe, de Beauvoir-de-Marc, du Bousquet, de Pierregourde et La Marette et autres places. Conseiller du roi, grand bailli d’épée du Viennois.
(6) Archibal-Henri-Guy Thimoléon Marquis de Maugiron, Comte de Montleau, Seigneur de Rivière, Beauvoir, Chateaubourg, La Marette, Pierregourde, Le Bousquet et autres places, Grand Bailly d’épée au siège de Vienne, de Grenoble et de Saint-Marcelin, Maréchal des camps et armées du Roi. Lieutenant général du roi en Dauphiné
(7) A. N. T-1123-37 : « Etat de la production annuelle du domaine de la Marette », v. 1780.
(8) Chateaubourg, commune de l’Ardèche au bord du Rhône au nord de Saint-Péray.
(9) Cf. CONCHON, Anne, J.-J. Guyenot de Châteaubourg ou le commerce des relations, Paris, Publications de la Sorbonne, 2009.
(10) A. N. T-1123, Op. cit., « Déclaration du Marquis de Maugiron », 1766.
(11) A. N. T-1123-37, op. cit., « Bail du domaine de La Marette par le marquis de Maugiron à Pierre Robert », 11 juillet 1750.
(12) Idem. Ce document précise que le domaine a produit jusqu'à 1050 setiers de froment en 1777.
(13) Idem. On engraissait chaque année 12 cochons, indépendamment de ceux nécessaire à la provision de la ferme. Le domaine tirait 150 livres de bénéfice sur les porcs.
(14) Idem. Le domaine pouvait dégager jusqu’a près de 5000 livres de bénéfice, chaque année. A titre de comparaison, un ouvrier sous l’Ancien Régime gagnait par journée de travail une à une livre et demi.
(15) Dans ce « récapitulatif » de 1630, conservé dans la série T-1123 des Archives Nationales nous retrouvons les noms des habitants des lieux-dits devant payer des redevances en argent et en nature au seigneur. Sont mentionnés par exemple un Clément Vernet habitant le lieu-dit de Giffon, un Guilhaume Deboys aux Ribes, un Jean Fougeirol habitant à « Tisonèche » dont la redevance en nature comprenait du vin, des châtaignes, du seigle, de l’avoine et des noix etc. A noter que dans ce registre des noms reviennent souvent comme : Ranc, Combe, Ladrey, Lermet, Pommarat, Marzal, Hauteville, Serre, Bourja, Arnaud, Vialle, etc.
(16) Cf. l’annexe. Des noms de lieux-dits sont encore mentionnés et, sauf erreur de notre part, ne semblent pas être sur l’actuelle commune de Gluiras comme : « Cheynac », « Anylhon » et « Avertoux » sur la commune de Beauvène, « Luneyre », « Saint-Andéol », « Charallet », « Lavayas », « Franchassi », « La Valette », etc. Cf. Annexe.
(17) Les mesures du blé à La Marette se calculaient, de la plus grande à la plus petite, en « solmée », « quartes » et « cartière ». Le vin se calculait en « Charge », « Brochet », « pot » et « pinte ». Pour la monnaie, comme dans tout le royaume, c’était la livre, le sol et le denier.
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